Rentrer dans un cabinet de psychothérapie pour vivre un voyage psychédélique pour apaiser une dépression, une anxiété ou une addiction à l’alcool : l’idée semble encore taboue en France. Dans un pays où l’usage médical des psychédéliques est réprimé depuis la fin des années 1960, cette approche peine à se frayer un chemin. Pourtant, depuis les années 2000, la recherche scientifique connaît un véritable renouveau en la matière. Les résultats préliminaires, prometteurs, suscitent l’espoir d’un nouvel horizon thérapeutique. ELLE fait le point sur cette pratique en plein essor : son fonctionnement, ses promesses, ses risques et ses perspectives d’intégration dans le système de santé.
Substances, indications, mécanismes… Que recouvrent les thérapies psychédéliques ?
Les thérapies psychédéliques consistent à administrer une substance hallucinogène dans un cadre thérapeutique. Testées sur différents troubles psychiatriques comme l’anxiété, la dépression, la schizophrénie, les addictions, elles ont montré des résultats contrastés, selon les pathologies. Concernant la schizophrénie, les résultats étaient mauvais, voire aggravants, mais pour les troubles anxieux et dépressifs, ils étaient spectaculaires.
La substance la plus étudiée reste à ce jour la psilocybine que l’on trouve dans certaines espèces de champignons hallucinogènes. Suivie de près par le LSD et l’ayahuasca notamment. Les principales pathologies visées sont la dépression résistante, les troubles anxieux et certaines addictions notamment à l’alcool. Dans certaines études canadiennes, les chercheurs ont observé des taux d’abstinence atteignant jusqu’à 90 %.
Le procédé est aussi utilisé pour soulager la douleur ou accompagner les patients en soins palliatifs. « On a étudié l’effet sur la détresse existentielle chez des patients atteints de maladies graves ou incurables, pour soulager la souffrance psychologique liée à cette condition », nous explique Zoë Dubus, historienne des psychotropes qui plaide pour la légalisation. Enfin, la MDMA est également étudiée pour le trouble de stress post-traumatique (TSPT), qui concerne notamment les victimes de viols ou les anciens soldats.
Préparation, séance, intégration… Pourquoi l’accompagnement est-il essentiel ?
Le protocole repose sur trois temps : une phase de préparation du patient, la séance avec la substance, puis une phase d’intégration. « Pendant la séance, deux approches existent : une méthode à forte dose et une méthode progressive, avec des doses croissantes accompagnées d’un travail psychothérapeutique intensif », détaille Zoë Dubus. Si le patient choisit les séances à fortes doses, la spécialiste estime que le patient devra répéter le processus une à trois fois pour atteindre une expérience transformatrice. Les séances d’intégration, elles, se font sans substance : le patient revient alors sur ce qu’il a vécu pour en tirer du sens et consolider les effets thérapeutiques.
La préparation des séances est essentielle : on explique au patient qu’il ne faut pas résister, mais se laisser traverser par l’expérience. « Dans un cadre sécurisé, les thérapeutes sont là en permanence, parfois deux par patient. Le plus souvent, les séances se déroulent dans une chambre, avec le patient allongé, un casque diffusant une musique choisie pour accompagner les émotions, et un masque sur les yeux pour favoriser l’introspection », décrit la spécialiste. Autre point important : il est essentiel qu’un thérapeute soit présent aux côtés du patient tout au long du voyage. La séance dure 4 à 6 heures pour la psilocybine, une dizaine pour le LSD. « C’est long, d’où le coût élevé de ces protocoles », affirme Zoë Dubus.
Des résultats positifs impressionnants… Que se passe-t-il dans le cerveau ?
Comment expliquer de tels effet sur la dépression ? Lucie Berkovitch, psychiatre et chercheuse en neurosciences à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, s’intéresse à l’apport des psychédéliques dans le traitement des maladies mentales. À la tête d’un essai clinique sur le sujet, elle a observé plusieurs mécanismes. « Pendant l’expérience psychédélique, il y a des effets aigus sur les émotions, les ruminations, l’anxiété et la perception de soi et du monde, permettant aux patients de prendre du recul et d’ouvrir de nouvelles perspectives sur leurs difficultés », explique-t-elle.
Elle ajoute que les psychédéliques favorisent la neuroplasticité, soit la croissance et la connectivité des neurones, souvent altérée chez les personnes souffrant de stress chronique ou de dépression. Des études récentes qui datent de 2018 ont démontré ce phénomène. « Cette reconfiguration cérébrale crée une flexibilité mentale qui rend les patients plus réceptifs à la psychothérapie réalisée après l’administration », observe-t-elle.
Sous psychédélique, on constate en effet une hyperconnectivité des réseaux neuronaux : les zones du cerveau communiquent davantage entre elles. Résultat : cela favorise de nouvelles associations d’idées et permet d’accéder plus facilement à des souvenirs enfouis ou à de nouvelles perspectives sur soi-même. Concrètement, une personne atteinte de dépression voit ses connexions liées à la perception du plaisir et du beau s’atrophier… Les psychédéliques, eux, contribuent à les « réactiver ».
Quels sont les risques d’une thérapie psychédélique ?
Les psychédéliques figurent parmi les psychotropes les moins toxiques : ni overdose ni addiction ne sont possibles. En réalité, les seuls risques concernent les personnes sujettes à des troubles psychotiques comme la schizophrénie ou ayant des antécédents familiaux : chez elles, la prise peut déclencher une crise psychotique. « Pour le reste de la population, le risque majeur est ce qu’on appelait dans les années 60 un “bad trip”. Mais même ces expériences difficiles sont souvent perçues rétrospectivement comme transformatrices, à condition d’être bien accompagnées », souligne Zoë Dubus qui a épluché toutes les études sur le sujet.
La psychiatre Lucie Berkovitch confirme le diagnostic : à ce jour, il n’existe pas de données démontrant un effet néfaste à long terme sur le cerveau. « Au contraire, les psychédéliques renforcent la connectivité cérébrale et favorisent la croissance neuronale. Une étude récente chez la souris a même montré que des prises de psychédéliques pouvaient prolonger la durée de vie et ralentir le vieillissement », précise-t-elle. Rien d’anodin pour autant dans ces thérapies. Une telle expérience peut provoquer de l’angoisse ou des réactions émotionnelles très intenses que tout le monde n’est pas prêt à vivre.
Pourquoi cela ne fonctionne pas pour tout le monde ?
Les effets varient d’un patient à l’autre. « Il y a des personnes pour qui l’effet va être très fort, presque spectaculaire, et d’autres pour qui les effets seront plus modestes, voire inexistants, rappelle Zoë Dubus. Les psychédéliques ne sont pas une solution miracle : ils ne “guérissent” pas le traumatisme, la dépression ou l’addiction à eux seuls. Ce sont des outils thérapeutiques qui ouvrent une fenêtre de travail psychologique. »
Mais leur efficacité dépend énormément du cadre : la préparation, la qualité de la relation avec les thérapeutes, le suivi après la séance… Si tout cela est bien réalisé, les effets peuvent être durables. Dans le cas contraire, ils peuvent être minimes, voire déstabilisants. Conclusion : les thérapies psychédéliques représentent un espoir pour beaucoup de patients, mais pas une révolution pour autant. Il est important de replacer ces thérapies dans une démarche plus large : celle d’un accompagnement psychothérapeutique solide, encadré, et surtout adapté à chacun.
Quelle est la différence avec des antidépresseurs ?
La réponse apportée n’est pas la même quand une personne prend des médicaments. « Les anxiolytiques et les antidépresseurs permettent de dire : “Ce souvenir, je le mets de côté pour l’instant. Il faut que je puisse fonctionner, aller travailler, m’occuper de mes enfants, vivre ma vie” », simplifie Zoë Dubus. Les psychédéliques, eux, proposent une autre dynamique. « L’événement traumatique fait partie de notre vie, il faut le travailler, l’intégrer, comprendre pourquoi et comment il est arrivé, et comment évoluer avec lui », poursuit l’historienne.
Mais au fond, ce n’est pas seulement le psychédélique qui joue un rôle : c’est surtout la psychothérapie qui l’accompagne. « Le psychédélique seul peut parfois produire cet effet, mais dans la majorité des cas, c’est la psychothérapie qui permet, étape après étape, d’ancrer ce qui a été compris pendant les séances », conclue Zoë Dubus. En Suisse ou encore au Canada, les thérapies psychédéliques sont déjà autorisées dans certains cadres thérapeutiques. En France, leur légalisation semble encore lointaine, mais la multiplication des études en la matière pourrait bien, à terme, faire évoluer les mentalités et pourquoi pas la loi.
